29 mars 2017

Paradoxe de la modernité à Mumbai : entre richesse et pauvreté, une métropole émergente inégalitaire...


Mégapole d'environ 20 millions d’habitants, Mumbai est aussi la capitale économique et financière de l’Inde ; métropole la plus puissante du pays, elle constitue la vitrine de la modernité et le symbole de l’émergence indienne. Son développement économique actuel, lié notamment à son intégration au processus de mondialisation, conduit à des transformations profondes de l’organisation de son territoire.




Ce qui m'a frappé c'est ce paradoxe de modernité à Mumbai. Je ne m'attendais pas à voir ce que j'ai vu. Richesses et pauvreté cohéxistent d'un mur à l'autre, d'un bout à l'autre, mais dans une extrémité totale que je n'avais jamais vue encore. Sans qu'aucun de ses peuples ne soit choqués, dans un rythme effréné. Mais lorsque je parle de richesses, je ne parle pas ici que d'argent, je parle de modernité, d'avancées technologiques ou même encore territoriales.

Bombay est une ville impossible. Impossible à comprendre, tant son histoire et sa géographie sont torturées. Impossible à vivre, tant les contrastes et les contraintes sont forts : toutes les villes d’Asie du sud connaissent des contrastes forts entre richesse et misère, mais ceux-ci sont accentués ici, portés au paroxysme par l’ampleur de l’une et de l’autre et par une géographie qui comprime les uns contre les autres au delà de toute mesure. Prenons l'exemple, à Malabar Hill, un des quartiers chics, un bidonville s’est approprié la mince langue de terre entre les immeubles de luxe et la mer.

Dès l'atterrissage, la réalité sociale de la capitale financière indienne saute aux yeux. Agglutinés au mur d'enceinte de l'aéroport, les bidonvilles envahissent le moindre espace. Une misère criante que l'on retrouve partout, du centre ville aux banlieues les plus éloignées, même après deux heures de voiture. Le long des grands axes et des voies ferrées, entre les immeubles, pas un centimètre carré n'est pas occupé par des cabanes branlantes, bancales, faites avec le moindre objet trouvé. Mais entre ses murs préfabriqués, on trouve aussi des hôtels majestueux, telles que les firmes Hilton, JW Marriott.. Et cela commence dès le pied posé à l’aéroport de Mumbai, où l’on est saisi par ce terminal international, flambant neuf, d'une beauté insoupçonnée, gigantesque et majestueux. Construit en trois ans, il est un joyau architectural. Et dès que l’on met le pied dehors, c'est un décor tout autre différent.


Bombay a aussi ses logements sociaux (photo ci-dessous), dont certains ont été construits à l’initiative de la municipalité pour reloger les habitants des bidonvilles. On ne peut guère parler de succès.. Mal construits, rongés par la mousson (les couleurs noires sont obtenues à cause de l'humidité pressante de la ville), ils sont laids au regard de quiconque, sauf peut-être la nuit, lorsque les lumières de couleurs leurs confèrent une sorte de beauté..

Ici, les occupants s’ignorent, à l’opposé de l’esprit de famille ou de village que l'on trouve dans les bidonvilles. En effet, le bénévole de l'association qui m'a fait visiter le bidonville de Dharavi (celui du film Slumdog Millionnaire, principal bidonville de Mumbai, qui regroupe la moitié de la population de la mégapole et le plus grand d'Asie) m'a expliqué que les familles habitant les bidonvilles refusaient les nouveaux logements construits pour les reloger (et supprimer ces bâtiments insalubres) et préféraient rester dans leurs bidonvilles car ils n'imaginaient pas vivre séparément. C'était même quelque chose d'inimaginable. C'est à dire que dans un logement neuf, une partie devrait être au premier étage et l'autre partie de la famille au second, ou tout simplement dans plusieurs pièces séparées.



Quant aux résidents de Dharavi, ils se sont révoltés non seulement contre le titre Slumdog (« chien de bidonville »), qu’ils jugent insultant, mais aussi contre le film lui-même, auquel ils reprochent de réduire leur lieu de vie, arraché à la boue et transformé petit à petit grâce à leurs seuls efforts, à un simple décor. Au fil des générations, une partie du bidonville a même été convertie en l’un des centres commerciaux les plus importants de la ville. Cette mutation explique vraisemblablement le projet d’assainissement et de réhabilitation de Dharavi : une menace pour une grande partie de ses résidents, qui risquent d’être chassés pour laisser la place aux nouvelles tours résidentielles pour riches. En transformant la ville en un nouveau Shanghai, quel qu’en soit le coût humain.


Les Dhobi Ghâts (ci-dessous), ou la blanchisserie en plein air..



Ce qui m'a frappé aussi, c'est le nombre incessant de building et grattes-ciel en construction. Jamais arrivés à termes, comme une impression de nouveaux, toujours, qui poussent entre la métropole. Parmi la ville et ses bâtiments culturels fabriqués avec toutes sortes de pièces et de matériaux, un paradoxe réel existe.

Le projet Mumbai Vision consiste à embellir la ville et à la rendre plus attractive pour les entreprises et les cadres (notamment étrangers). Ainsi, il doit permettre d'inscrire la capitale économique indienne dans la compétition internationale entre les métropoles de la planète en réduisant les « slums » et en solutionnant les problèmes qui l'empêchent de fonctionner. Faute de pouvoir le faire suffisamment rapidement, la solution consiste à créer des enclaves urbaines autonomes (integrated townships), le plus souvent périphériques, ou bien, de plus en plus, en urbanisme vertical : « fly-over » (autoroutes surélevées) ou « sky walks » (gigantesques passerelles piétonnes aériennes), qui permettent d'enjamber les problèmes à défaut de les résoudre. C'est dans ce cadre qu'a été construit le nouveau quartier de Bandra Kurla Complex au sud de la ville. En effet, les anciennes zones industrielles ont été reconverties en résidences de haut standing, centres commerciaux..

La ville est aujourd'hui écartelée entre deux extrêmes : d'un côté, son ambition de devenir une « ville globale » selon le modèle Shanghai, de l'autre le poids de la pauvreté et de ses bidonvilles à gérer. En cherchant à devenir la vitrine de la modernité et du dynamisme indien, Mumbai connaît un processus de gentrification : un embourgeoisement urbain, par lequel les personnes plus aisées s'approprient un espace initialement occupé par les habitants moins favorisés.


Plus bas, les immeubles semblent imbibés d’humidité à tel point que des plantes vertes poussent intempestivement sur les façades. Le chaos, la cacophonie, la crasse, l’extrême pauvreté. L’extrême richesse. Les familles entières dans la rue qui dorment, mais mangent par terre le sourire aux lèvres, comme si leur salon n'avait ni prémisse, ni fin. Un grand et large infini salon urbain. Malgré ce que vous pensez, avec toute votre culpabilité et votre tristesse, votre regard de chien battu presque irritable lorsque vous les verrez, cette société ne fonctionne en rien avec la notre et n'est donc en aucun cas comparable. Donner votre fin de sandwich à cette famille, par terre, sera plus que méprisant envers elle. Elle n'est ni mendiante ni demandeuse de votre pitié. Cette famille n'est pas le mendiant aveugle par terre. Et n'a nullement besoin de votre regard accablé. Oui, l’industrie de la mendicité est partout. Mais il faut faire la différence entre des enfants qui viennent vous voir et une famille qui dort par terre ou dine en famille au coin d'une rue. Et ce n'est pas parce que "vous", vous ne le comprenez pas, que vous ne le vivez pas comme ça qu'il faut obligatoirement que ces personnes, qui sont d'ailleurs dans leur propre pays, voient ce que vous vous voyez (ou ce que vous voulez qu'elles voient). Regardez de plus près.. les femmes, dans leurs saris, sont d’une propreté et d’une grâce exceptionnelle..

Et puis il y a l'immeuble destiné à Mukesh Ambani, quatrième fortune mondiale. Coût : 2 milliards de dollars. C’est le chiffre qui circule.. La plus grande résidence au monde. On parle de 600 employés pour 4 habitants. Caricature des inégalités sociales, la plus riche des villes indiennes héberge plus de la moitié de ses douze millions d'habitants dans des bidonvilles insalubres, sans eau courante, ni électricité. Dans le même temps, la ville compte, à elle seule, plus de millionnaires que tout le reste du pays. Les panneaux publicitaires géants et les voitures de luxe témoignent de la frénésie de consommation des milieux aisés. Car Bombay est aussi la ville des banques, la destination préférée des multinationales, le siège des plus grands groupes indiens, ceux dont le chiffre d'affaires se compte en milliards d'euros. 

Par ailleurs, l’immobilier à Bombay est hors de prix, ce qui explique que nombres de salariés correctement payés habitent pourtant dans des bidonvilles. Car oui, les gens paient des loyers pour y demeurer. En fait, ce qu'il faut comprendre, c'est qu'habiter un bidonville est déjà un luxe. Mais chacun a besoin de l'autre et cette société indienne, malgré ce que l'on peut penser au premier abord, fonctionne. Et ce, même si Dharavi souffre, comme tout bidonville, d’un manque d’infrastructures de base et d’installations sanitaires lorsque l’accès à l’eau et à l’électricité reste aléatoire, avec des services d’électricité ou d’eau défaillants et un système sanitaire inexistant. Les populations et ONG se battent pour développer différentes solutions et réseaux pour raccorder l'eau, le gaz et l'électricité. Mais même s'il s’opère chaque jour un miracle économique, triomphe de l’ingéniosité et de la créativité de ses habitants, le paradoxe, la question et l'incompréhension face à ces bidonvilles décents/indécents restent inertes et bancales. Du point de vue habitants/visiteurs, on a jamais compris et su démêler le vrai du faux. « Ces excursions donnent l'illusion de montrer la réalité sociale, mais le guide sert d'intermédiaire. Les côtés les plus durs ne sont pas montrés. » Rémy Knafou, directeur de l'équipe de recherche Mobilité, itinéraires et territoires à l'université Paris-VII En sachant que toute photographie est interdite dans le bidonville, que le guide est payé et qu'une majorité des profits est reversée à la population. - Ce qu'il faut retenir, c'est qu'il faut oublier notre jugement arrivé à Mumbai. C'est une réalité très dure lorsque l'on voit ces conditions de vie extrêmes aux antipodes de notre confort quotidien mais chaque indien a son quotidien qui lui est propre, qu'il soit dans la rue, un bidonville, dans un logement HLM, une maison ou encore un gratte-ciel.

À savoir qu'il est estimé que les activités commerciales de Dharavi génèrent 650 millions de $US annuellement.
(à méditer..)

Photo : Kuni Takahashi

Une Inde, considérée comme trop choquante aux yeux des occidentaux,
qui sont travaillés assidument, depuis des années, à former à une tout autre image du pays..






S’il est une ville qui concentre en elle tous les contrastes, vous l'aurez compris, c’est bien Mumbai. Cette mégapole indienne ne laisse personne indifférent, que ce soit pour ses bons ou mauvais côtés. Mumbai agit sur son spectateur, son visiteur, dans un jeu d’attraction-répulsion, elle l’emmène dans ses dédales, lui étale sa luxure et sa misère, le surprend par son génie et le saisit par son train de vie. C’est une ville où la magie opère, où le modernisme se conjugue avec l’archaïsme et où la richesse côtoie allègrement la pauvreté.

Un des premiers exemples qui me vient à l'esprit, reflétant purement ce paradoxe et ce mélange presque iconique d'une l'Inde à deux visages, est ce réseau de livraison de lunch-box opérant d'une manière plus que singulière.. Presque archaïque mais pourtant très loin d'être obsolète, ce réseau ressemble fort à nos modèles européens pourtant eux, quasi tout neufs et naissants (Deliveroo, UberEat..). Incroyable et surtout unique au monde : ce sont les Dabbawalas (photo ci-dessous). Ces hommes, ces livreurs de lunch box, représentent le système le plus impressionnant, le plus complexe, mais surtout le plus fiable au monde pour acheminer des repas frais et faits maison vers les lieux de travail. Chaque matin, alors que les hommes sont partis travailler, les femmes préparent pour leurs maris des « lunch box » que ces derniers pourront savourer tranquillement sur leur lieu de travail. Une fois prêtes, il ne reste plus qu’à les faire parvenir : c’est là qu’interviennent les Dabbawalas. Ces box sont regroupées sur une place, puis remises à un autre Dabbawala local qui les livre aussitôt à leurs adresses correspondantes, gentiment annotées sur un bout de papier qui accompagne chaque box.




L'espace urbain est donc caractérisé par une très forte ségrégation socio-spatiale,
autrement dit par la proximité de populations et de quartiers au niveau de richesse et de développement très différents.


Profondément ancrée dans ses traditions, la ville évolue à des rythmes et modes de vie totalement contradictoires.. Entre gratte-ciels, hôtels, buildings qui ne cessent de submerger les airs et bidonvilles, chèvres déambulantes, artisans d'un autre temps martelant le sol. Mais cette réalité est parfois bien plus accentuée et explose dans certains quartiers.

Comme un cobra, Mumbaï ondule le long de la mer d'Arabie, dissimulant en son sein un théâtre révélant de profondes inégalités socio-spatiales. Avec ses dix-neuf millions d'habitants, la capitale déborde d'énergie. Au Sud, la foule déambule sur le long de la mer à Marine Drive, quartier général des grands hôtels et habitations gratte ciels riches et modernes sur des zones littorales privilégiées, avec ses quartiers chics, comme celui de Tardeo. Sous un ciel légèrement voilé, sûrement par la pollution, tout près, une population miséreuse y survit, trop pauvre pour se loger en dur. Contraste absolu avec les beaux quartiers où sillonnent des limousines aux vitres teintées et dont les halls d'immeubles luxueux sont protégés par des gardes armés.

Parmi ces petits paradis, chics et clinquants, effaçant pendant un instant toute trace d'inégalité lorsqu'on y a pénétré, on citera celui de Marine Drive : une avenue en bord de mer, le « Miami de Bombay », avec ses centaines d’immeubles designs et art-déco qui se colorent de rose au soleil couchant, quand les citadins aisés viennent se promener sur le front de mer, telle une promenade des Anglais. Tout en haut, on ne voit plus rien, ni personne. Juste la mer, ses lumières et les balcons privilégiés. Car ici, tout est fait pour cacher l'autre facette, Hyde. Le quartier est silencieux, beau, riche. Il est propre. Seuls quelques mendiants, souvent des enfants, attendant dans le noir l'arrivée de taxis ou de voitures privées, viennent rappeler, comme un hic, les dures réalités de la ville indienne. Un semblant de richesse, sur une mince parcelle privilégiée, tel un plateau de Bollywood construit, cachant la réalité d'un faux par des murs de décors..




Les riches vivent perchés dans des tours, tandis qu'à leurs pieds,
les pauvres s'entassent dans des bidonvilles surchargés.


C'est ici que Bollywood intervient. Souvent considérée à tord par les Européens, imaginant de simples comédies musicales, cette industrie, destinée au public de toute l'Inde, cache un tout autre rôle. Ses films grand public permettent en réalité à chacun de pouvoir s'évader et rêver.. Dans des scénarios d'histoires d'amour impossibles, supprimant les castes et les inégalités, par un amour qui triomphe de tout, toujours. Partager un moment ensemble, palpé d'émotions, les yeux rêveurs et envoutés par de somptueux costumes et bijoux, oubliant un instant.. leur quotidien.




© Photographies Louise AVRIL
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1 commentaire

  1. article aux informations géographiques et sociologiques très intéressantes. Merci .

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