1 juil. 2018

Y-a-t-il vraiment encore des gens qui ne sortent qu’en clubs ?


Ce n’est pas une moquerie, ni un dénigrement. Juste une question. Il existe depuis quelques temps un brin d’oxygène sur Paris et ailleurs, et pourtant, j’ai l’impression que personne ne le sait, ou du moins juste un public averti, presque prédéfini. Paradoxalement, ce qui est fort bien, c’est que pour le coup on n’y est pas serré, on n'a pas des queues de 1 à 2h pour s’en enivrer, ni de gens relous qui ne savent pas se tenir à l’intérieur. Bref, on n’y trouve pas le type de personne sortant en club, qui est franchement, il ne faut pas se le cacher, parfois vraiment mal-aimable. Or ce mouvement est synonyme de partage, quel que soit sa musique qu’il y prône ; même si c’est vrai que l’électronique y est bien implanté et que cela ne plait pas à tout le monde. Pourtant, si l’on regarde de plus près, les clubs, quelque soit leurs registres, en passent tous aujourd’hui : synonyme d’une mode où même les stars commerciales ont pris ce registre, on ne peut plus l’éviter. Néanmoins, c’est comme ça qu’elle se partage, se fait connaître, se fait découvrir. Et puis on aime ou on n’aime pas, ou alors on suit bêtement sans réfléchir. Disponible sous plusieurs formes, ses tonalités sont retrouvées dans le hip-hop, la variété, le jazz, le reggae, la funk, la house, le disco, la techno, l’ambiant ou encore bien la micro.. Alors il n’existe plus pour moi de public fermé. Ou alors peut être juste pas prêt à s’ouvrir ou à changer de comportement. Lorsque je parle de comportement, je vise celui souvent vu pour ma part en clubs, où le jugement et l’égoïsme font preuve de force, contre celui qu’ont les autres.

Je ne sais pas si les gens ne s’y intéressent pas, ou si tout simplement ils ne savent pas. Je pencherais plus pour la seconde. Peut-être aussi les deux en même temps. Pourquoi ? Parce que la plupart des gens sont lobotomisés inconsciemment. La plupart des gens qui vont en clubs, du moins « que » en clubs pendant leurs weekends, connaissent ces derniers parce que la communication y est très ouverte, très abondante et moins ciblée je dirais. Commerciale. Lorsque l’on tape « où sortir à paris » ce sont ces fameux clubs que l’on retrouve. Peut-être est-ce aussi pour suivre les têtes d’affiches internationales ou se trémousser sur des paroles que l’on connaît par cœur et que l’on adore réécouter pour les plus commerciaux. Ce que je ne comprends pas, c’est le fait de s’enfermer, surtout lorsqu’on veut décompresser et s’amuser. Loin de moi de dénigrer tous ces clubs, j’y ai moi-même adoré y sortir plus jeune, le Carmen, le Tigre, le Bus Paladium, le Truskel, le Chacha, Chez Moune (oui j’ai toujours été très rock n roll), mais aussi plus électronique avec le Social, le Rex, le Showcase, le Pigallion, le Batofar, chez Maxim’s, Chez Castel, Chez Papillon, le Regine’s, le complexe de la Cité de la Mode (Wanderlust et Nuba à l’époque), le Badaboum..
Mais fut un moment où j’en ai eu marre. D’étouffer, a proprement parlé. Mais des gens aussi, que j’ai voulu fuir, sans respect la plupart du temps, qui poussent, torchés d’alcool sur leur chemise déjà bien trempée, qui s’intoxifient dans les fumoirs où l’on manque de s’asphyxier ou de se faire bruler par une main qui n'en a strictement rien à foutre du monde qui l’entoure, ou qui n’pensent qu’à draguer, sans quoi leur soirée est ratée. J’ai failli penser que tout le monde était pareil et qu’il n’y avait pas d’autre échappatoire. J’ai failli. J’en avais aussi marre de voir toujours la même chose, les mêmes lieux, les mêmes décors de velours et de métal. Les mêmes espaces noirs irrigués de lights blanches jaunes rouges et vertes. Même si de nouveaux clubs ouvraient, c’était toujours la même chose, ces mêmes gens, ces mêmes tarots complètement humiliants, hallucinants, cette même ambiance suffocante, pesante et oppressante. Ce qui me dérangeait, c’était de ne pas pouvoir marcher, avancer, sans me cogner à d’autres, et ce, du début jusqu’à la fin. Parfois passer 30min à traverser un endroit d’un bout à l’autre, qui pourtant ne fait que 30 mètres. Ne pas pouvoir gambader, courir ou m’émerveiller. Ce qui me manquait, c’était cette atmosphère que l’on trouve en festival, ses décors, ses ambiances, pouvoir se balader d’une scène à l’autre, se poser, pouvoir parler tranquillement sans crier ou crier et s’entendre, chiller puis danser, puis rechiller et redanser, voir les yeux grands ouverts le jour mais aussi la nuit ou ses intérieurs. Avoir tout simplement de l’espace, mais un espace travaillé, naturel, brut, vivant, qu’on découvre avec les yeux, les oreilles, en prenant le temps.


Mais Paris est de nouveau une fête, une nouvelle fête, un renouveau, différent, qui lui m’a complètement subjuguée. En effet, la scène électronique est plus dynamique que jamais grâce à l’apparition de ce brin d’oxygène dont je parle, apparus ces dernières années. D’un côté par des collectifs, et d’un autre, par des lieux éphémères.


Pour comprendre, je pense qu’il faut revenir en arrière.. Paris, année 2009. Les soirées se font de plus en plus rares et la récente loi anti-tabac de 2006 propulse les clients des bars sur les trottoirs. Les voisins sortent de leurs gonds, ça crie, ça s’énerve et la police verbalise. Peu à peu, l’envie de danser dans la ville lumière est plus que jamais réduite en poussière. Paris dort profondément, sans un bruit. En y regardant de plus près, la plupart des portes des bars sont closes et il n'y a plus nulle part où échouer pour un dernier verre. Rengaine lassante des nuits parisiennes. Le choix est alors mince : s'engouffrer dans un club quelconque ou rendre les armes.
La Ville de Paris lance des initiatives pour s'attaquer aux nuisances sonores : les tensions demeurent et la nuit parisienne n'a pas meilleure presse. Pour certains habitants, certains quartiers sont devenus invivables. Les professionnels, quant à eux, blâment une préfecture trop répressive en dénonçant l'intransigeance des riverains et une vie nocturne de plus en plus étriquée. Avec des temps sociaux en constante mutation, la nuit ne constitue plus une limite à l'activité diurne. Des villes et des vies à plusieurs temps, une ville qui travaille, une ville qui s'amuse, une ville qui s'approvisionne et une ville qui dort.. qui ne font pas bon ménage ensemble.



RIVERAINS CONTRE ACTEURS DE LA NUIT ?



C’est alors qu’une pétition en ligne intitulée « Paris : quand la nuit meurt en silence » se lance, à l’initiative d’acteurs issus des musiques électroniques : Technopol, Plaqué Or et My Electro Kitchen. Derrière ce Spleen Baudelairien se cache une pétition très sérieuse pour dénoncer les pressions subies par les lieux parisiens de sorties nocturnes ou culturelles et les lieux de diffusion musicale tels que les bars, salles de concert, clubs.. C’est un réel cri d’alarme adressé aux pouvoirs publics afin de les alerter « sur les graves conséquences des pressions que subissent actuellement les acteurs de la nuit dans la gestion des problèmes de voisinage et de nuisances ». Faisant état de « fermetures administratives (provisoires ou définitives) » et de « pertes de licence ou d’autorisation de nuit (au-delà de 2h) qui se comptent par centaines chaque année sans parler des amendes parfois très lourdes ».
En quelque temps, la pétition récolte 16 000 signatures. C’est cette fois-ci, un cri du cœur. L’idée était de dire qu’à force de contraindre et de rajouter des réglementations les unes par-dessus les autres et de ne pas reconnaître le rôle important et fondamental de la nuit dans la vivacité d’une ville, via la création, la culture, le lien social, on finit par l’écraser sans s’en apercevoir.

« Je me doutais que les Dj, les organisateurs de soirées et les artistes allaient la signer.
Mais en fait le public s’en est emparé. » Eric Labbé


Parallèlement, alors que Berlin vend aux touristes sa nuit libre et pointue, dès qu’ils le peuvent, les habitants de Paris en mal de soirées s’envolent ailleurs pour vivre leurs nuits : au moment même où le développement des compagnies aériennes low-cost permet aux Parisiens de goûter à la folie des nuits à Londres, Amsterdam, Barcelone et surtout à Berlin, dont les fêtes sans fin donnent le ton à l’Europe entière.

La Mairie de Paris réalise alors que la capitale se ringardise à grande vitesse en comparaison des autres capitales européennes. La pression se desserre alors sur les clubs mais aussi sur les organisateurs de soirées itinérantes. En effet, après la pétition, il y a eu une prise de conscience générale. Toute une série de clubs aux dimensions imposantes emboîte alors le pas : Faust, Zig Zag, Nuits Fauves, Showcase ou encore même le Yoyo. Mais en réalité, le dynamisme de Paris ne tient pas à ces grosses machines de guerre. C’est la face B de la nuit, celle des petites fêtes organisées par de jeunes collectifs passionnés. En effet, en parallèle, l’arrivée d’une nouvelle génération - d’organisateurs de soirée, d’artistes, de collectifs qui ont commencé à faire la fête dans des endroits où on ne la faisait pas avant : dans des friches, des entrepôts.. mais surtout en banlieue - rend à Paris petit à petit son éclat.


À l'époque, les afters sur Paris avaient mauvaise réputation. C'était souvent des ambiances un peu dark dans des clubs bizarres, avec des gens pas toujours recommandables. La Sundae est arrivée à ce moment-là et a proposé des événements le dimanche après-midi sur les quais au Café Barge, à l'époque où les Terrassa, dominicale des années 2000, commençait à un peu moins bien marcher. Cela a été une vraie bouffée d'air et a prouvé qu'à Paris, il y avait un réel public ainsi qu’une vraie demande sur ce genre d'événements : 1 000 personnes débarquaient le dimanche après-midi déguisées, maquillées, prêtent à faire la fête.


La Sundae au Café Barge à Paris

C’est alors que des fêtes d’après-midi se sont créées.. Avec pour renaissance, une inspiration Berlinoise. Paris, alors en pleine ébullition, relance ses nuits en s’inspirant de l’exemple berlinois qui lui sert de référence et dispose petit à petit d’une offre de plus en plus complète mêlant concepts et espaces avec des terrains de jeu aussi libres que fous.

Deux collectifs, à la résonance plus qu’allemande prennent alors les devants.. La Die Nacht, crée en 2008 puis rebaptisée ensuite Blank en 2013, lance des évènements dans des lieux atypiques en 2010, tels que la mythique piscine Molitor, l'aéroport du Bourget, la Cartonnerie, le parc de Bagatelle ou encore la Cité du Cinéma de Luc Besson. Pour disparaître en tirant sa révérence quelques années plus tard. Peu de soirées oui, mais un résultat complètement dingue. À choisir le peu pour la qualité, laissant derrière elle, encore quelques bouches saliver.. La BP (Berlinons Paris), aux sonorités qui veulent tout dire, tente également d’importer à la même époque l’esprit berlinois en 2010. Un esprit très techno mais ouvert à tous. Où les styles se mélangent et ce, peu importe d’où vous venez ou comment vous êtes habillés. Les soirées s’y déroulent en plein air comme au Paris 80 à Bobigny en 2013 ou encore depuis peu à La Station, une ancienne gare à charbon au nord de Paris. Le but n’est pas de chercher à avoir 2000 ou 3000 personnes mais à avoir un public le plus motivé possible.


 Die Nacht à la Piscine Molitor à Paris et à la Ferme du Buisson à Noisiel





Berlinons Paris (BP) au Paris 80 à Bobigny et à La Station - Gare des Mines à Aubervilliers

Le collectif Cracki, quant à lui, se fait connaître en 2010 avec ses salons d’été au-dessus du parc de Belleville puis dans le bois de Vincennes en 2012. Des évènements où sont alors ramenés sono, canapés, consoles de jeu, piano, mobilier en carton, barbecue, accessoires de badminton et même un salon de massages. Gratuits, ouverts à tous et à l'image de l'esprit qu’ils veulent véhiculer : proposer un mélange musical et social en organisant des évènements en pleine ville et en pleine nature. Cela s'est vite traduit par un succès. À Vincennes, 3 000 personnes ont débarqué dans le parc, avec aussi bien des jeunes que des parents et leurs enfants.



Cracki et ses salons d'été à Belleville et à Vincennes.

Parallèlement, il y a eu les soirées Twsted, lancées fin 2010. Des soirées itinérantes organisées à chaque fois dans un lieu différent, qui jouaient entre le club et la friche, l’alternatif et le grand public. Ce sont elles qui ont d’ailleurs données naissance à la Concrete quelques mois plus tard en 2011. La Concrete, fête bimensuelle au départ, commençait le dimanche matin à 7h et finissait le lundi matin à 2h. Proposer un format All Day Long à une époque où ça se faisait pas du tout, tout en gardant une atmosphère sympa dans un spot aéré et lumineux. L’équipe de Concrete profite alors de ce mouvement pour se lancer, développant son concept et sa scénographie au fur et à mesure des années, pour ne jamais habituer son spectateur, comme avec l'apparition de son Woodfloor et de sa petite balancelle en bois.. Jusqu’à obtenir quelques années plus tard une licence de 24 heures. Du jamais vu dans la capitale. S'en suit ensuite l'ouverture de son espace chill au rez-de-chaussé ou encore de son dernier restaurant sur la berge, le Pansoul, en référence à l'album de Motorbass (1996), groupe ultime de la French Touch formé par Etienne de Crécy et Philippe Zda.




Concrete - Quai de la Rapée à Paris

Des collectifs se créaient alors, lançant leurs soirées basées sur un modèle alternatif qu’ils ont goûté lors de leurs week-ends berlinois. L’exemple de La Mamie’s, crée en 2007, qui s’installe et pose ses valises à la Ferme du Bonheur en 2012, un complexe associatif qui mélange création artistique, exploitation agricole et fêtes décalées au pied des cités de Nanterre. « La fête libre, ce n’est pas en club qu’on la trouve. Lorsque j’ai passé un mois à Berlin, bien sûr, je suis allé au Berghain, mais les soirées que j’ai préférées se trouvaient dans des endroits plus inattendus comme des squats ou des friches. Et au-delà des espaces propres à cette ville, c’est d’abord la mentalité qui fait la différence. Là-bas, les gens qui ne se connaissent pas n’ont pas de problème à se sourire, parler, interagir, alors que dans les clubs parisiens, les rapports sont froids, calculés. C’est cette ambiance qu’on veut créer et c’est plus facile d’y arriver dans des lieux alternatifs où on peut se lâcher, fumer, boire à des prix abordables.. » Antoine Clouclou, La Mamie’s.





La Mamie's à la Ferme du Bonheur à Nanterre

Il y a eu un mouvement presque naturel : Les gens ont en a eu marre des boites et clubs, de leurs vigils, de leurs fumoirs et de leurs espaces oppressants. Les gens ont voulu être dehors, à l’air. Pouvoir respirer, voir et écouter, sans le brouhaha incessant et les fumées de cigarettes écrasantes. L’idée est alors de réapproprier l’espace public. Car qui dit public dit qu’on devrait y avoir accès. Créer des zones d’échanges et de discussions, s’écouter et s’entendre. Revenir à un côté plus libertaire avec un public acteur de la fête, de sa fête. Qui n’hésite plus à jouer le jeu. Ne plus à avoir à s’enfermer et ce grâce à des espaces différents, inconnus, grands, extérieurs.. où l’émerveillement y a fait son nid.


RACONTER UNE AUTRE HISTOIRE.
Transmettre un univers.

Mais qu’est-ce que c’est ? C’est un état d’esprit, des gens responsables, ambassadeurs de leur propre soirée et pas consommateurs. Participants de leur propre expérience. Des formats qui changent, en journée - en soirée, ou parfois les deux en même temps. Et changer des soirées qui vous jettent dehors dès 5h du matin. Avoir le choix, venir lorsqu'on le veut, jamais chronométrés.


À partir de 2010, il se crée de plus en plus de collectifs, en 2013 c’est l’explosion des soirées et de l’offre.

Certains de ces organisateurs font le pari de franchir le périph pour trouver les terrains de jeu qui manquent dans la capitale, où les pouvoirs publics donnent souvent raison aux riverains qui réclament le silence. Car sortir de Paris permet plus de libertés, moins de nuisances car plus d’espaces : plus grands et moins proches des habitations. Comme à l’époque des raves des années 90, le public a parfois une heure de transport pour rejoindre une fête, et ce, sans tête d’affiche internationale, dans des lieux atypiques tels que des toilettes, un ancien abattoir, une imprimerie, un chapiteau de cirque, un parc, un château, un entrepôt industriel ou encore même une ferme. La liste est longue tant il y a d’idées. Autant d’options qu’un club déjà vu mille fois. Faire la fête de manière libre et spontanée grâce à des open-air - laisser libre court à vos mouvements sans être entassés comme des bêtes. Mais cela ne se résulte pas seulement à occuper un espace. Il faut alors le dynamiser, le scénographier, le rendre vivant. Créer une expérience. C’est là toute la différence. Derrière ça ? Des prix abordables, des gens ouverts d’esprits et sympas, de la musique mais aussi différents styles de musique ; plurimusical. Se sentir comme chez soi, tout en développant une certaine responsabilité, de soi, des autres et du matériel.

D’autres équipes ont commencé à apparaitre, à l’image, Microclimat en 2012 : un projet de fête libre dans l'espace public avec des évènements dans des parcs, forêts, jardins, patinoires, quais, places, souterrains et friches, doublés d’une décoration entre kermesse et brocante où se mêlent constructions inattendues. Parfois en collaboration avec les pouvoirs publics désireux d’animer leurs espaces verts ou désireux de redynamiser leurs quartiers. Ou encore le célèbre Camion Bazar et le collectif Otto 10, qui se sont lancés tous les deux en 2013, avec un concept davantage axé sur la scénographie. « On voulait créer une alternative fondée sur la convivialité, la spontanéité et la folie. On s’est réunis à une douzaine et on s’est inspirés de notre expérience de clubbers à Paris et en Europe, mais aussi au festival allemand Fusion, pour créer des événements à la fois pointus, festifs et carrés. Il y a un côté do it yourself avec de la déco de récup, des jeux, des déguisements, toute une mise en scène que je tire de mon travail dans le théâtre. Par ailleurs, on ne communique pas dans les médias grand public, on refuse les partenariats avec des marques et on ne se paye pas. Personnellement, je pense que le jour où on se paiera, ce sera foutu. » Adrien Utchanah, Directeur Artistique d’Otto 10.






Microclimat aux Murs à Pêches à Montreuil, au Parc de la Bergère à Bobigny


Otto 10 au Parc Georges Brassens à Paris

2014, le collectif Alter Paname fait son entrée avec son univers complètement décalé. Une déco faite (presque) uniquement d'objets et matériaux de récup' pour des soirées avec pour seul mot d’ordre : la bienveillance. Et bien d’autres encore se développent la même année, tels que Horde, La Dynamiterie, Pardonnez-Nous, Mic Mac.. Il se crée des collectifs de partout petit à petit. À côté, des collectifs comme Vryche House, n’hésitent pas à s’exporter encore plus loin, afin d’obtenir des gigantesques parcs bordés d’herbes comme lors de son dernier événement au parc du Château de Belleville à Gif-sur-Yvette. Ou d’autres, comme La Colloc (made-in-Yvelines), organisent des évènements en banlieue pour la banlieue, sur une base de loisirs, un stade ou une île, à Chatou, Aigremont, Maisons-Laffitte ou encore au Pecq. En effet, certains doivent parcourir entre 20 et 60 km pour atteindre la capitale. L’idée ici est de leur éviter ce perpétuel déplacement.



Alter Paname au Parc Départemental du Sausset



Horde Cruise sur la Seine à Paris et Sirq pour le Souk Festival au Chateauform' Docks de Paris à Aubervilliers





La Dynamiterie

Mais depuis 2005, un collectif plutôt discret, redonne vie à des lieux atypiques abandonnés en y organisant des événements festifs : Soukmachines, qui avait anticipé le renouveau de la teuf parisienne, se fait davantage connaître dès 2014. A l’inverse de beaucoup d’autres, le collectif est reconnu pour toucher des publics très différents. En effet, Soukmachines a pris soin d’éviter le systématisme techno-house pour envisager un modèle plus large de la fête : rap, afrobeat, musique touareg, funk et live en tous genres s’y côtoient depuis des années maintenant, dans le souci constant de contourner les clichés de l’underground branché et du fantasme des free parties. Non coincés dans un style musical particulier, leur idée est de brasser des genres différents et de favoriser la diversité des publics par le biais d’une programmation très variée, sans aucun formatage, avec une recherche de liberté et par la création de teufs joyeusement bordéliques (le carnaval Karnasouk, Les Bouffes Mondaines..), loin des contraintes des structures officielles - investissant le 6b en 2010, le Pavillon du Docteur Pierre en 2014 ou encore La Halle Papin depuis 2016. C’est aussi un équilibre entre une programmation musicale pointue mais qui reste accessible à tous, car pour eux, la fête favorise le lien social.

Soukmachines, Les Bouffes Mondaines à la Halle Papin à Pantin

Le tout organisé sans communiquer dans les médias grand public, sans partenariats avec des marques et sans que les organisateurs ne se rémunèrent vraiment.


Parallèlement, l’esprit Warehouse est remis au gout du jour.. 75021, union de Sonotown et de Soukmachines, arrive en 2013 et lance ses soirées au 6b, lieu de toutes les convoitises lorsqu’il se fait alors connaître à Saint-Denis. Un espace de libre création où chacun peut y faire à peu près tout ce qu’il veut. Une fête brute a proprement parlé, dans des locaux bruts. L’idée était de sortir de Paris, de parler de la région parisienne dans son ensemble, de penser la capitale à travers sa banlieue. Mais cette histoire d’arrondissement éphémère, c’est aussi une façon de pointer du doigt le manque de place à Paris.

L’esthétique urbex fait fureur, attire. On s’y sent libre. Remis au gout du jour ? Car ces soirées sont dans la continuité des grosses raves en hangar des années 90. Mais l’utopie communautaire des raves n’est pas toujours de mise dans ces fêtes. Une partie de ces jeunes organisateurs voit dans cette mode des entrepôts l’opportunité de monter à moindre coût des soirées commercialisées à des tarifs bien plus supérieurs, à l’attention d’un public encore novice. Heureusement, ce n’est pas le cas de tous.
Parmi les premiers aussi à se lancer dans la vague techno en warehouse, qui submerge désormais Paris, le collectif Blocaus et Subtyl. Mais aussi par la suite celui de Container, CDLM, lui plus inscrit dans la free ou encore le collectif Lakomune et son lieu éphémère le Tunnel, qui était d’immenses galeries d’anciennes carrières de craie, tous deux développés par le collectif Débrouï-art, lui présent depuis 2010. Ont suivi ensuite depuis 2014, les collectifs Insomnia, Swarm Factory, Le Pas-Sage, Parallele, Fée Croquer, Possession, Distrikt, lui ancré dans la micro, Contrast, DROM ou encore le jeune collectif Haribo House crée en 2016. Mais ce n’est pas fini, 2016 donne naissance aussi à Alternative Projects, EXIL, Hors Cadre, BP Mood ou encore O’Tawa, un collectif parisien qui prône des soirées sauvages et nomades. Ici il est question de Deep, Tech, Ethnic, Tribal et Downtempo, avec la volonté de rassembler les gens dans un voyage nomade, ethnique et spirituel. Dans les collectifs plus dark, on note MYST, Razance et Peripate (couplée d’une ouverture du FreeganPony, son restaurant associatif qui lutte contre le gâchis alimentaire).. Bref, que de choix dans les genres.




Le Pas-Sage



Haribo House à Ivry


Alternative Projects au Paris Event Center à Paris

Exil Factory à Ivry


Myst

La techno, elle, a été créée à Detroit dans les années 80. Elle s’inspire de la crise industrielle et sociale que traverse la ville à cette époque. L’ambiance sombre qu’elle dégage illustre l’esthétique de la ville : des bâtiments détruits, des friches et des maisons abandonnées. De nombreux musiciens affirment que ces ruines urbaines et ce déclin industriel ont bel et bien été les déclencheurs pour imaginer cette musique. Il y a donc un désir de retour aux basiques : faire la fête dans des espaces industriels ou des parcs est un rappel des soirées originelles de Detroit, et des premières raves, en référence directe à l’environnement d’origine de la musique techno. S’il est un fait que la techno se démocratise, elle reste néanmoins une musique qui n’est pas écoutée par le grand public. La Techno a proprement parlé je veux dire. Et ce pourquoi ces collectifs se battent tous les jours, c’est pour que la techno soit accessible au plus grand nombre, ainsi que ses autres sonorités, peut-être elles plus accessibles aujourd’hui. L’underground est donc un mouvement qui est resté, dans l’esprit, le même que celui des années 90, mais attire cependant aujourd’hui de plus en plus de monde, en s’institutionnalisant peu à peu grâce à diverses formes (musicales, d’espaces mais aussi de dynamisations) comme on a pu le voir précédemment. On ne croise plus seulement les amateurs avertis ou puristes, mais aussi des curieux, des fêtards en tout genre. Les choses évoluent et dans le bon sens : l’engouement autour des musiques électroniques est plus qu’un simple phénomène musical ou encore un vaste mouvement social, comme l’a été le punk par exemple dans les années 70. Toutefois, si le rassemblement est le pouvoir fondamental de la musique, il peut aussi être dangereux pour l’intégrité du mouvement. Car c’est à partir du moment où le punk s’est popularisé, qu’il est mort.

La musique électronique rassemble donc des personnes qui ont grandies séparément. Les raveurs, par exemple, ont développé l’idée d’un monde underground avec les free party et les Teknival, en insistant davantage sur le côté voyageur, altermondialiste et anti-commercial. En y regardant de plus près, ces raves des années 90 couplées du mouvement free party et Teknival ne sont qu’un phénomène qui n’a cessé de se développer en fait.. Il ne faut d’ailleurs pas oublier que la musique est foncièrement politique : une sorte de contestation sociale, parce qu’elle a toujours eu un pouvoir majeur d’identification.

Pour finir avec cette fresque qui ne cesse de s’agrandir, je voudrais conclure. L’éphémère attise la curiosité. L’éphémère excite car il disparaît. En fait, le compte à rebours fait l’endroit. À la différence d’un lieu fixe, où l’on sait que l’on pourra retourner. Mais faire de l’éphémère pour faire de l’éphémère, ça ne sert à rien : Il faut aller plus loin et s’inscrire dans une logique de lien avec le tissu associatif et culturel du quartier.


Aujourd’hui, la fête est plus intéressante et plus vivante qu’elle ne l’a jamais été à Paris. Que ce soit par des lieux éphémères tels que Les Grands Voisins, La Friche, Grand Train, 88 Ménilmontant, L’Aérosol, le Bar Gallia, Casa Corona, Papa Cabane, Jardin 21, le Jardin Suspendu.. ou par son choix de collectifs naissants ou déjà existants, qui ont leur propre identité, dynamisme et univers, qu’il soit physique ou musical. Chaque weekend, on a maintenant le choix pour s’évader, jusqu’à parfois quatre événements en même temps. Et ce, peu importe le style de musique, à défaut d’être swing ou électronique. Le public se déplace pour des collectifs qui vont les chercher. Souvent au milieu de nulle part, là où on n’a pas l’habitude, afin d’encore plus nous émerveiller ou nous faire rêver, le tout par des évènements qui ont la capacité d’accueillir un large public, grandissant et parfois naissant, petit à petit. Pousser les portes, agrandir l’espace, s’approprier l’espace public. Pour, peut-être aussi, changer les mentalités ?

D’ailleurs, je viens de voir à l’instant que le Rex lançait sa (première) Rex Club Session Garden en plein air..
N’est-ce pas la preuve d’un renouveau, cette fois-ci, de la sphère clubbing ?


© Photographies Louise AVRIL, Jacob KHRIST, Luc DE LA PHOTOGRAPHIE, Angèle MARIGNAC, Laure CHICHMANOV, Nelly BONNET, Remy GOLINELLI, Roxane PEYRONNENC, Blanche CLEMENT, François GUICHARD
PARTAGER:

Aucun commentaire

Enregistrer un commentaire







© 2019 ROUGE AVRIL